- 29 jan.
Les années d'Annie Ernaux
- Fanny Schwab
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Les années est généralement considéré comme le chef-d'oeuvre d'Annie Ernaux, qui a reçu le prix Nobel de littérature en 2022. L'Académie a salué « le courage et l'acuité clinique avec lesquels elle révèle les racines profondes, les détours et les contraintes collectives de la mémoire intime ».
Nous avons lu Les années au club de lecture et je l'étudie aussi régulièrement avec des élèves en cours privés.
Voici l'avis de Steve suite à sa lecture :
L'avis de Steve (États-Unis) :
"La question de statut est venue précocement à Annie Ernaux. À peine adulte, elle va se confier dans son journal intime « j’écrirai pour venger ma race ». Elle va élucider cette phrase bien plus tard, dans les entretiens avec des journalistes mondains et ensuite pendant sa conférence Nobel. Il s’agissait d’une promesse à elle-même, une jeune fille issue de paysans et d’ouvriers, qui était entourée par des gens qui ne faisaient pas partie du monde des lettres, et qui ne s’en croyaient jamais dignes.
De surcroît, elle va constater très tôt à quel point son chemin est contraint par son genre. Elle va déceler comment une société ancrée encore dans l'Église catholique conditionne les femmes pour effectuer des rôles traditionnels, pour la servir en tant qu’épouses et mères, sans regard pour leurs propres capacités, aspirations et, qu’à dieu ne plaise, leurs désirs.
Il va lui falloir des décennies pour devenir l’écrivaine à la hauteur de son ambition, si bien qu’elle va presque tourner le dos à ses racines. Une prémonition de cet éloignement se trouve dans l’épigramme de son œuvre La Place. Cette fois-ci, c’est une citation de Jean Genet : « … écrire c’est le dernier recours quand on a trahi ». Dans une certaine mesure, Les Années est le récit de cette trahison, ainsi que son éclaircissement. C’est le livre dans lequel elle va retracer le fil du temps et faire comprendre sa transfiguration d’un membre d’une classe méprisée à une bourgeoise bien installée.
Détrompez-vous, Les Années n’a rien à voir avec l’autobiographie. Ernaux s’y prend à sa manière. Elle est trop honnête pour jouer l’héroïne de sa propre histoire. Il n’y aura non plus ni drames ni éclats. C’est plutôt un répertoire d’évènements et d’observations, un flux infatigable qui emportera toute une manière de vivre, dont celle d’une jeune fille devenue adulte qu’on va croiser de temps en temps au milieu de ce flot.
Ce n’est pas un livre facile à lire. Ernaux n’offre aucun répit dans l’écoulement du temps. Si elle évoque toute une période en l’espace de quelques lignes, ce n’est pas pour la nostalgie. Elle va la balayer également vite et sans la moindre pitié. En lisant Ernaux, il suffit d’une poignée de pages pour réveiller les sentiments associés à une étape de vie, et ensuite elle va glisser à quelque chose de différent et vous amener avec elle, toujours avec l’omniprésent pronom « on ». Tel est notre inexorable sort : le présent immédiat nous rattrape.
En fait, le regard d’Ernaux sur le passé est si austère qu’elle ne se permet pas de l’adoucir lorsqu’il se fixe sur des images d’elle-même. Elle ne se permet même pas d’utiliser le pronom « je ». Son traitement me fait me demander si une artiste peut être trop franche, trop honnête, trop lucide. Il faut arriver à la fin des Années pour trouver sa réponse. Elle révèle que face à une existence si éphémère, cette approche n’est pas un choix mais un devoir."